J’entends cette phrase partout, en ligne comme dans la vie réelle, et ça commence sérieusement à m’énerver. Non seulement parce que c’est une généralisation, mais aussi parce que ça ne correspond pas à mon vécu de l’autre côté du processus de recrutement. Je vais donc vous partager aujourd’hui quelques exemples personnels tirés de l’année écoulée, sur des emplois (au SMIC) et des projets clients. Notez que je ne parle que d’expériences de vie vécues, donc je ne mentionnerai pas les emplois et projets auxquels j’ai postulé et pour lesquels je n’ai jamais eu de réponse. Accrochez-vous aux branches, c’est parti!
Au printemps dernier, j’ai travaillé à temps plein dans l’établissement HCR n° 1. En pleine saison, il décident de nous faire passer à 60 heures par semaine, avec deux services par jour, plus de jour de repos, et des heures supplémentaires payées en espèces à X € – en tout illégalité, bien entendu. Dès la première paye, surprise, le taux horaire promis a fondu comme neige au soleil et est désormais inférieur au SMIC. L’établissement HCR n° 2 était bien plus sympa et équitable, avec des propriétaires adorables, qui nous donnaient des bonus en espèces, pour finalement découvrir que ces « bonus » étaient en fait censés couvrir les heures supplémentaires, ce qui n’était pas le cas. Quand j’ai rejoint l’établissement HCR n° 3, ils avaient perdu trois de leurs quatre apprentis en deux mois, et j’ai vite compris pourquoi : des horaires modifiés la veille pour accomoder les besoins de l’entreprise, des services épuisants, un management intermédiaire toxique.
La société prestataire de services n° 1 m’a demandé de me rendre sur place pour un entretien d’une heure. La responsable des ressources humaines avait 30 minutes de retard, m’a fait passer quelques tests, on a discuté de mon CV. Pour finalement m’annoncer qu’ils n’avaient rien à me proposer pour le moment : elle voulait simplement m’ajouter à leur réserve de candidats à pouvoir contacter. Mais ils m’ont rappelé quelques semaines plus tard pour me dire qu’ils avaient un poste pour « un client », 3 heures par week-end, j’ai accepté. Puis plus rien. Le « quelqu’un vous contactera » ne s’est jamais produit, pas de contrat. J’ai essayé d’appeler la responsable des ressources humaines vendredi soir, sans succès. Une personne m’a contactée au sujet de l’uniforme, et grâce à elle, j’ai compris la chose suivante : je devais rencontrer un collègue (homme), à la déchetterie d’un village, à 5 heures du matin, un samedi, pour qu’il me remette mon uniforme. Bon, je suis pas du genre craintive d’habitude, mais tout ce que je pouvais imaginer à ce moment-là, c’était mon nom à la une du journal annonçant mon meurtre (il s’avère que la déchetterie était le client et qu’ils ne signent jamais de contrat avant que la personne n’ait terminé sa première journée de travail…).
On m’a convoqué à un entretien chez l’entreprise prestataire de services n° 2, où j’ai été accueillie par un commercial visiblement désorienté. Il a commencé l’entretien en me disant qu’il n’arrivait pas à croire que j’étais bien la personne avec laquelle il avait rendez-vous, car je ne correspondais manifestement pas… au profil recherché… et qu’il n’avait de toute façon pas passé plus d’une minute sur mon CV. Il a ensuite passé une heure entière à s’écouter parler, m’expliquant sans aucune gêne que j’étais trop âgée et trop grosse pour le poste, et que je ne devais donc pas vraiment espérer recevoir une réponse de leur part (je le jure: mon âge et les kilos de mon divorce aucunement affecté ma capacité à parler anglais, seule exigence initiale pour le poste).
Puis, l’entreprise franchisée n° 1 s’est intéressée à mon profil : une heure au téléphone, puis deux heures et demie sur place avec le PDG. Le type avait 30 minutes de retard, puis a passé les deux heures suivantes à parler de lui, me lançant de temps en temps des petits pièges pour voir si j’écoutais : « Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça, pourquoi est-ce que je disais ça déjà ? ». Il pensait qu’il gâtait trop ses employés parce qu’il y avait une salle de pause (un couloir triangulaire servant également de débarras, avec un évier, un frigo et un canapé), ce qui expliquait pourquoi on profitait autant de lui (d’après lui). J’ai remarqué que les filles au comptoir avaient toutes les cheveux coiffés, le maquillage fait, les ongles manucurés, et portaient des uniformes chics (jupe/pantalon, chemise, cravate, tablier – qu’elles devaient entretenir elles-mêmes). Elles avaient toutes l’air impeccables, mais une fois hors d’écoute, il s’est penché vers moi avec un sourire pour me dire qu’on ne pouvait pas leur faire confiance et qu’il comptait sur moi pour « garder un œil sur les jeunes » vu que j’avais un « profil plus mature ». J’ai eu envie de vomir.
Le projet n° 1 semblait très intéressant et bien rémunéré, même si la fiche de poste était floue et qu’aucune formation spécifique à l’entreprise n’était prévue. J’ai demandé des précisions à deux reprises au PDG : la première fois, il m’a ignoré ; la deuxième, il m’a répondu « ton travail consiste à faire que le client soit content » et « pour apprendre, j’aime bien le fait de se lancer dans le grand bain». La deuxième semaine, il m’a demandé de participer à toutes sortes de réunions (sans rapport avec mon poste), ce qui m’a fait dépasser le maximum que je pouvais facturer pour la semaine. Je lui ai demandé à deux reprises de m’accorder plus d’heures pour la semaine. La première fois, pas de réponse, la deuxième fois, il m’a répondu « oki », mais n’a rien fait. J’ai dû mettre fin au contrat en en étant de ma poche.
Le projet n° 2 était à fonds sur moi dès notre première conversation Zoom d’une demi-heure, et m’ont proposé d’échanger à nouveau une heure de plus. Nous nous sommes mis d’accord sur un tarif horaire, sur une date de formation dans quelques jours, puis ils ont demandé que le contrat commence début juin. J’ai demandé : « Juste pour être clair, cela signifie-t-il que je ne serai pas payée pendant la prise de poste ? ». Panique de l’autre côté de l’écran : « Hum, non, on ne pensait pas que tu le serais, les personnes qui ont travaillé pour nous auparavant ne l’ont pas été. » Ils ont changé d’avis après que je n’ai pas répondu à leur invitation de formation, pour finalement me proposer un forfait pour X heures « en gros »…
Comme vous vous en doutez d’après mon expérience, derrière cette idée selon laquelle « les gens ne veulent plus travailler », je vois surtout des entreprises avec des soucis d’éthique, qui ne cessent de montrer qu’elles n’accordent aucune valeur au temps ni à l’argent de leurs employés potentiels. Sérieux, on peut pas prétendre « établir une relation de travail durable et mutuellement bénéfique » tout en demandant aux employés d’investir dans leur propre formation ou leur apparence physique : c’est du gaslighting à l’état pur. Vous ne voulez pas gaspiller votre temps et votre argent avec les candidats ? Ne leur prenez pas leur temps et leur argent. Offrez-leur le même niveau d’honnêteté et de clarté que vous attendez d’eux.
Les entreprises ont poussé leurs attentes à sens unique en matière d’éthique professionnelle si loin qu’elles ne se rendent même plus compte du fossé qu’elles ont creusé : pourquoi les candidats utilisent-ils de la daube sauce IA dans leur candidature (parce que vous avez commencé à utiliser des logiciels LMM pour trier les candidatures et que l’IA reconnait l’IA) ? Pourquoi plus personne ne veut occuper des postes difficiles (parce que vous préférez un taux de rotation élevé plutôt que de chercher activement des solutions pour les améliorer) ? Pourquoi les personnes que nous recrutons finissent par ne pas se présenter le jour d’embauche (parce qu’il vous a fallu deux semaines pour leur valider un SMIC, et qu’elles ont trouvé une offre plus rapide) ? Le plus triste dans tout ça : tout le monde souhaite être valorisé et respecté dans son environnement de travail. Il est temps de changer la donne!



Leave a comment